Acte I — Le théâtre des platanes
Te souviens-tu des tables en granit ?
Ces tables d’échecs massives, froides, indestructibles. Elles étaient à l’épreuve du temps, du mauvais temps, des blitzeurs et des mauvais perdants.
Ces tables attiraient du monde. Elles étaient, à elles seules, un monde.
Car autour de l’échiquier, on ne joue pas qu’aux échecs, on joue son personnage :
Le sérieux.
Le déconneur.
Le théoricien.
Le tacticien.
Le vieux briscard.
Le jeune prodige.
Le mec qui vient pour jouer.
Et celui qui vient pour autre chose.
Aujourd’hui, les tables de granit ont disparu. Elles ont été remplacées par des tables plus confortables, plus modernes.
Mais le théâtre et ses acteurs, eux, sont restés.
Acte II — Gontran, ou le Cavalier séducteur
Gontran atteindra bientôt le demi-siècle et fréquente le parc depuis quelques années.
Il joue aux échecs, bien sûr, mais pratique surtout une activité que je qualifierais objectivement de « sociabilité exacerbée à l’égard des femmes ».
Cigarette au bec et bouteille à la main, il déambule entre les tables, avec cette poésie et cette délicatesse qui le caractérisent. Gontran est un homme posé, tout en retenue : il ne parle pas fort, il veille simplement à ce que les tables voisines ne perdent rien de sa conversation.
Il y a quelques semaines, deux jeunes femmes passent près des tables.
Gontran les interpelle. Il leur propose de leur apprendre à jouer aux échecs.
Chez lui, transmettre est une nécessité. Il aime partager l’art échiquéen avec le plus grand nombre, et tout particulièrement avec celles qui n’y connaissent encore rien. Avec un peu de chance, leur donnera-t-il l’envie de toucher son Roi, enfin, « pousser le bois ».
Soyons clairs : pour Gontran, l’échiquier est avant tout une invitation à jouer, certes, mais surtout à échanger.
Je laisse donc Gontran échanger avec les dames puis, à un moment, je m’approche. Il me semble nécessaire d’expliquer deux-trois petites choses échiquéennes à nos apprenties. Vingt secondes plus tard, je retourne à mes occupations.
Plus tard, j’apprendrai que mon intervention n’a pas été appréciée.
Gontran ne m’a rien dit.
Pas de reproche.
Pas de remarque.
Pas même une grimace.
Au contraire.
Quand je le croise, il me salue avec un grand sourire.
Un sourire magnifique, un sourire Kinder Country, Ultra Brite, blanc, chaleureux, presque fraternel.
Je venais donc, sans le savoir, d’effectuer mon premier coup dans une partie dont j’ignorais jusqu’à l’existence.
Acte III — Le nouveau protagoniste
Les semaines passent.
Les nouvelles tables ainsi que leurs protagonistes sont toujours là.
Mais intéressons-nous maintenant à un autre personnage, Gédéon.
Gédéon est, à bien des égards, un cousin de Gontran.
Joueur d’échecs, sportif, nerveux, sanguin, parfois brutal, toujours intense. Un tempérament d’alpha, le sang chaud, le visage qui s’empourpre vite, mais aussi une vraie sociabilité. Un mélange explosif, imprévisible, difficile à ignorer.
Il possède cette énergie caractéristique lui permettant de passer d’une analyse de position à une démonstration de corde à sauter.
Ce jour-là, nous sommes plusieurs autour des tables.
Gédéon, Lazare (Encore un dont l’énergie est incapable de rester longtemps confinée à l’échiquier), Numa, quelques autres pousseurs de bois et moi-même.
Le soleil descend tranquillement sur les platanes.
La journée se déroule à l’instar des précédentes.
C’est alors qu’arrive un couple constitué d’un jeune homme et d’une jeune femme.
Enfin… un couple en apparence, ces deux pseudo-tourtereaux sont en réalité simples amis.
Ils s’installent à une table.
Bières.
Cigarettes.
Ambiance paisible.
Gédéon s’approche et engage la conversation avec le garçon.
Il lui montre sa corde à sauter. Rien de licencieux, il s’agit juste d’une corde Décathlon classique, lestée aux poignées.
Gédéon complimente le physique du jeune homme et son « dos droit ».
La conversation s’anime.
Puis le garçon se lève respectueusement pour entamer une partie d’échecs contre le vieux Numa.
La fille, elle, s’éloigne.
Elle va s’asseoir un peu plus loin sur un banc.
Gédéon la rejoint.
Et là commence une autre partie.
Pas de pendule.
Pas de notation.
Pas de pièces.
Un tête-à-tête.
Je les laisse tranquilles.
Pendant plusieurs minutes, Gédéon et la jeune femme discutent seuls.
Puis, Lazare , AKA, l’éternel olibrius de la communauté du Chess 7 Platanes arrive.
Ils sont désormais trois.
Je reste à distance.
Quinze minutes passent.
Puis je m’approche du trio pour écouter leur discussion.
Gédéon s’en va.
Sur le moment, je ne comprends pas.
Je me demande même s’il a simplement décidé de rentrer.
La partie continue.
La journée aussi.
Le Roi ne semble pas menacé.
Du moins, le pensai-je.
Acte IV — Le plan secret
Le lendemain, en soirée, je recroise Gédéon au Parc. Il semble contrarié.
Nous discutons, et soudain, je compris.
J’avais contrarié son plan.
Son plan…
Je découvre donc, avec un certain retard, que la discussion de la veille entre Gédéon, la jeune fille, Lazare et moi s’inscrivait en réalité dans une opération très délicate. J’avais malgré moi et contre ma volonté, joué les trouble-fêtes.
J’explique à Gédéon n’avoir rejoint la discussion que quinze minutes après l’arrivée de Lazare. Je précise les avoir volontairement laissés seuls afin qu’ils profitent de leur tête-à-tête providentiel. Je n’avais absolument pas conscience d’être en train d’interrompre quoi que ce soit.
Evidemment, je comprends que Gédéon ait pu le vivre tout autrement. Je lui présente donc mes excuses et lui promets de ne pas recommencer.
Nous nous séparons.
Pour moi, l’affaire est close.
Checkmate, analyse-post-mortem et salutations distinguées.
Le conflit est réglé, partie nulle.
Rideau.
Du moins, c’est ce que je croyais.
Acte V — Le message
Une heure plus tard, je marche au Parc.
Ma copine m’appelle.
Nous discutons.
Puis, à la fin de l’appel :
— Au fait, j’ai reçu un drôle de message de Gédéon, ce matin.
Silence.
Je regarde mon téléphone.
Elle m’envoie deux captures d’écran d’un texto que Gédéon lui a envoyé ce matin même, à 10h :
Gédéon — Toi et moi faut qu'on parle
Avec du sang froid, j'ai le recul nécessaire et j'ai vraiment besoin de ta compréhension et lucidité
10:12
Sidonie — Que se passe-t-il ?
10:50
Gédéon — Tête à tête c'est toi qui décide
Je souhaite mettre quelques points sur les i
Rien de personnel
10:52
Gédéon — Et quand je dis tête à tête c'est tête à tête 🙏
10:52
Sidonie — Ok
Je suis absente je rentre jeudi.
C’est curieux ce que tu me demandes 🤔
10:55
C’est une affaire top secrète ?
10:57
Gédéon — Je sais pas
Je suis en plein sevrage donc je manque de tact mais le fond y est et mon côté très très fâcheux
10:59
Et je suis pas le seul à être très très fâché là dessus
11:00
Te préoccupe pas on voit ça jeudi
11:00
Salut Sidonie
11:00
Sidonie — Ok
11:00
Acte VI — Minuit
Je suis furieux.
Contacter directement ma copine pour lui annoncer qu’il veut lui parler en tête-à-tête d’une affaire dont JE SUIS le principal protagoniste m’est insupportable. Sans parler de la formulation :
« mettre quelques points sur les i »
« tête à tête c’est tête à tête »
« je suis […] très très fâché »
« je suis pas le seul à être très très fâché »
Dois-je interpréter cela comme une tentative d’intimidation ? Veut-il casser mon couple ? Quel ami envoie des texto à la copine de son ami, sans lui en parler ?
J’appelle donc Gédéon.
Il est presque minuit.
La conversation commence.
Et là, curieusement, le ton change.
Gédéon regrette.
Il est dégouté d’avoir envoyé le message.
Il reconnaît que nous nous étions expliqués.
Que les choses auraient dû s’arrêter là.
Mais il ajoute une précision.
S’il ne m’avait pas entendu présenter mes excuses, il aurait envoyé le message quand même et se serait entretenu avec mon amie.
Je reste un moment silencieux.
Car cette phrase est peut-être la plus importante de toute l’histoire. Elle témoigne du caractère vindicatif d’un homme calomniateur et profondément mauvais.
Une deuxième partie se jouait alors, avec ma copine cette fois.
Acte VII — La théorie des tables
Je repense alors à Gontran.
Au deux jeunes femmes.
À mon intervention anodine.
À son sourire.
À ce que j’avais appris plus tard.
Puis à Gédéon.
À son plan.
À mon arrivée.
À son départ.
À notre explication.
Au message envoyé ensuite.
Toutes ces histoires et bien d’autres que je n’ai pas citées sont interdépendantes.
Aux tables, beaucoup de choses se disent en dehors des parties.
On parle des joueurs.
On parle des autres.
On se raconte les histoires.
On interprète.
On rumine.
On sourit à celui qu’on critique cinq minutes plus tard.
Le parc possède son propre langage.
Ses variantes invisibles et alambiquées.
Ses parties sans échiquier.
Ses attaques sans pièces.
Ses tactiques, fourchettes, clouages de bec et élimination du défenseur.
Et sempiternellement, quelque part entre deux platanes, Gontran et Gédéon discutent.
De quoi discutent-ils ? De foot ? Pas seulement.
Acte VIII — La cour de récréation
Peut-être est-ce cela qui a changé.
Ou peut-être est-ce moi qui regarde désormais les choses autrement.
Les anciennes tables de granit ont disparu.
Les nouvelles tables sont là.
Plus modernes.
Mais déjà altérées, fissurées et salies.
Autour d’elles, le spectacle continue.
On joue aux échecs.
On fume.
On boit.
On drague.
On parle fort.
On montre son torse.
On exhibe ses performances sportives.
On raconte ses exploits.
On se mesure.
On se jauge.
On observe qui parle avec qui.
Qui joue avec qui.
Qui s’assoit à côté de qui.
Qui vient interrompre qui.
Qui a gagné.
Qui a perdu.
Qui aurait dû gagner.
Qui aurait dû être là.
Qui n’aurait pas dû intervenir.
À certains moments, j’ai moins l’impression d’être dans un cercle d’échecs que dans une gigantesque cour de récréation…
Une cour où les enfants ont troqué leurs billes pour des Staunton.
Où les chamailleries deviennent plus sophistiquées que les arborescences de la Najdorf.
Acte IX — Les animaux du parc
Il existe une règle tacite dans le monde animal :
Ne pas pénétrer le territoire d’un autre mâle.
Le joueur d’échecs n’échappe pas à cette règle.
Une table.
Un échiquier.
Une conversation.
Une personne.
Un territoire imaginaire.
Et soudain, quelqu’un s’approche.
Nimzowitsch parlerait de prophylaxie.
Michèle Lamont de frontières symboliques.
Moi, je résumerais ça en une phrase, « Ne touche pas à mon flirt ».
Le plus drôle, c’est que nous sommes assis devant le jeu le plus abstrait qui soit. Un jeu à information complète, il n’y a qu’à calculer lorsque la ligne est critique.
Mais hors du cadre des 64 cases, tout se brouille, les coups deviennent plus insidieux, plus cryptiques.
Sans que nous ayons rien vu venir, nous découvrons parfois, en milieu de partie, une combinaison qu’un joueur nous plante.
Acte X — Échec et mat ?
Ces tables sont-elles corrompues ?
Je ne sais pas, mais elles sont sales.
Peut-être que les tables n’ont jamais été innocentes.
Les joueurs ont toujours été là.
Avec leurs egos.
Leurs histoires.
Leurs ambitions.
Leurs rancœurs.
Leurs grandes victoires.
Leurs défaites inavouables.
Et leurs plans secrets.
Si les tables ont changé.
Le théâtre est toujours ouvert.
Sous les platanes, les pièces continuent de s’entrechoquer.
Les Tours s’écrasent contre des roques.
Les pions trépassent, certains passent et veulent damer.
Des quidams arrivent, s’en vont, sourient…
…et ruminent.
Quelque part, autour d’une table, un joueur planifie son prochain coup. Il veut planter sa combinaison, sa fourchette, dans un dos — le vôtre.
Vous devenez alors son adversaire par défaut, sa cible, que vous le vouliez ou non. Vous n’avez rien demandé, mais vous êtes assis à sa table.
Vous avez le trait.
Rideau.
Pousseurdebois
21/08/2026
Confidences sur l’échiquier

